L’Ivre


SORTIE D’ALBUM JUIN 2021

Label Paraty / Pias Harmonia Mundi


« L’IVRE », ORATORIO POUR LE VIVANT par Frank Tenaille

Il faut une certaine témérité pour choisir comme filigrane de sa création trois références
majeures si connotées de la littérature universelle. Le Cantique des cantiques, livre de la
Bible dit Chant de Salomon, est l’un des plus célèbres chants d’amour connus. Les Rubaïyat
(quatrains) du Persan Djalâl ad-Dîn Rûmî condensent les intuitions poétiques du maître de
la mystique soufie. Le Kâmasûtra ou « aphorismes du désir », art d’aimer d’une Inde
ancienne exempte de la notion de morale occidentale, seulement guidé par le sens de la vie
telle qu’elle est, fut conçu yoga vers une meilleure connaissance de soi.
Qu’ont en partage ces œuvres, au-delà de leurs philosophies de l’amour, qui justifient le
tressage vocal et musical qu’en fait Julie Azoulay et ses complices ? A l’évidence leur
exaltation de la force dionysiaque du vivant. Un vivant qui dans ce répertoire est suggéré
sous tous ses possibles, qu’il en réfère à la nature (plantes, faune, parfums…), aux douceurs
humaines (vin, fruits, paysages), aux plaisirs du corps, aux promesses de la subjectivité.
Autre tonalité commune à ces manuscrits : cette tension entre l’extase d’être, la félicité de
s’épanouir au monde, de s’ouvrir aux « mystères du cœur », d’entrer en symbiose avec
l’Autre, et le sentiment de son incomplétude, de sa finitude, sinon le vertige de sa relation au
cosmos, le divin. Une tension, fille aussi de la fugacité du jour, du doute, de l’inconnu, de la
dépossession, qui imprègne ces chants de sa délectable et mélancolique ambiguïté.
Ainsi dans cet album le trio investit, comme des paysages, tout un dégradé d’états spirituels,
compositions funambules entre une expression organique et l’épure d’une quête d’absolu.
Ce dégradé de « joy » inquiète, au croisement du jeu et de la joie selon l’acception qu’en
donnaient les troubadours, s’exprimant avec la chair, le suc des mots, les saveurs d’une
langue française qu’étire une temporalité oscillant entre psalmodie et élégie. Cette
cantillation sensuelle aux accents païens se déployant telle une ode à la vie, poétique du
temps suspendu et de l’indicible, mort et éternité un temps apprivoisées.